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J'ai réalisé des interviews fictives auprès de mes tableaux avec pour seule question :
Qui êtes-vous ?
Voici ce que les tableaux m'ont confié ou chanté
Sous la Houle
Je suis l’homme de l’eau, je suis l’homme du vent, je suis l’homme du ciel.
Je suis le marin, le voyageur, l’exécutant. A la fois libre et contraint.
La mer pour paysage, des hommes comme équipage, l’horizon comme un mirage, mon mental pour courage et l’inconnu pour rivage.
J’avance et je tangue. Je danse et trébuche sur le pont secoué par le vent, les embruns et la houle. J’ai l’océan dans le sang.
J’aime la mer, j’aime mes frères, j’aime la mission qui me rend fier, j’aime rentrer à terre. Mais, surtout, j’aime cet horizon que l’on n’atteint jamais mais qui nourrit les rêves.
Je suis droit face à la tempête. Je suis droit dans ma tête mais je cultive une personnalité à double facette entre fort besoin de liberté et consentement aux ordres donnés. Je ne peux avancer dans ma vie qu’en étant dirigé.
C’est mon choix. C’est aussi ma liberté. Car la liberté, c’est l’espace où s’exprime le choix.
Les Oasiennes
Nous sommes les femmes qui résistent dans des contrées où la parole ne nous est pas permise.
Notre voile, ou chevelure, se donne le droit de dégager notre visage, de montrer notre identité, d’exposer notre droit à exister.
Notre féminité ne peut être reniée par des vêtements non choisis, voulus par des hommes qui s’arrogent le droit de nous masquer de tissus afin de faire écran à leur concupiscence inassumée, à leurs peurs non maîtrisées.
Nous sommes l’air, la chaleur, le vent, la lumière, la vie ! Nous sommes l’énergie. Et même si une part de nous vit cachée, l’autre part ne peut être éteinte.
Malgré les interdits définis par des hommes rustres et faibles, nous restons dignes et fortes. Nous restons droites car notre combat est juste.
Le chemin sera long et difficile mais, en territoires hostiles, nous femmes, nous nous soutenons. Nous sommes des sœurs d’âme, des âmes sœurs, nous sommes des femmes.
Nous sommes les oasiennes en milieu stérile.
Ce titre breton signifie "Vent de la mer"
Avel Mor
Je suis Avel mor, le vent de la mer, le souffle libérateur.
Un sculpteur m'a imaginée, Catherine m'a créée. Je devais être l'objet de contemplation de José Maria David avant qu'il ne rejoigne la puissance en laquelle il avait foi, dieu. Il m'avait décrite à Catherine, mon peintre, qui s’est efforcée d'engendrer une femme-objet pour contenter l'esprit facétieux et défiant de cet ami qui aimait les chevaux et les loups, mais surtout qui aimait les femmes et leur sensualité.
Il me voulait bretonne, comme lui. Il me voulait énigmatique dans un décor évoquant la mer et captivant l'essence de ma sensualité. Je devais porter des bas éveillant l'érotisme, dévoiler le mont de Vénus suscitant le désir d'exploration et afficher ma force féminine, cette poitrine à la fois coquine et rassurante, tel le sein sur lequel on vient se blottir.
Alors, à eux deux, ils m'ont inventée. A eux deux, ils m’ont enfantée.
Après de nombreux croquis, j'ai eu le privilège d'être immortalisée sur la toile malgré les hésitations d'une peintre féministe qui, par amitié, a accepté de créer sciemment un objet de fantasmes. Pour autant, elle m’a offert un regard afin d’éviter d’être passive dans un rapport univoque avec cet homme. Oui, nos regards devaient se croiser pour nous poser en égal. Mais José est parti et mon regard évoque dorénavant le regret de cette rencontre qui n’a jamais existée. Peut-être nous serions-nous aimés ?
Qu’importe ! Je suis heureuse qu'une femme m'ait créée en me respectant. Elle m'a donné la liberté car, oui, je suis libre. Mon corps m'appartient, je me sens bien dans cet espace de peau et de chair. Et le vent qui soulève le pan de ma robe et m'en libère, a cet effet salvateur qui me fait assumer le fait d'être une femme et de le revendiquer. Mon sein dévoilé évoque ma féminité, mes désirs assumés mais aussi ma capacité à être mère. Près de cette mer, je suis entière.
Et cette mer qui se déchaîne, ce ciel qui s'assombrit avant la pluie et le vent qui s'intensifie, me rappellent à quel point nous sommes issus d’une histoire commune, celle de la création de l'univers et de la vie. Oui, je fais partie de tous ces éléments : l'eau qui s'agite, le feu de mon désir, l'air qui me caresse et la terre bretonne qui me définit. Ils sont tous en moi.
Je suis une femme libre et intemporelle qui s'expose mais je ne suis pas votre objet. Je suis un tableau que vous pouvez acquérir mais je ne vous appartiendrai jamais. Je suis la femme que vous ne pourrez jamais blesser dans sa chair et même si je deviens l'objet de vos fantasmes, je ne sortirai pas de cette toile où je me sens libre d'être qui je suis et qui reflète l'identité féminine de nombreuses femmes. Je suis vous Mesdames.
Merci José, grâce à vous j’existe et grâce à Catherine, je le revendique.
Maison Close
Je suis de celles que l’on ne nomme pas mais qu’on appelle.
Femme disponible, femme objet, qui ne peut exister que dans une société patriarcale où l’homme a décidé d’être tout puissant. Il nous a soumises en nous accusant de tous les maux justifiant ainsi ses propres faiblesses. Fonction choisie ou subie, nous sommes le réceptacle de sa sexualité refoulée ou empêchée.
On se ressemble toutes. Notre identité est effacée par cette fonction. Si on part, si on disparaît, si on s’enfuit ou si on meurt, une autre attend pour prendre la relève. Nous sommes multiples et éternelles.
Nous n’avons pas d’âge. Nos cheveux ont la couleur de la cendre. Nous sommes brûlées à l’intérieur par notre soumission, nos pulsions rendues inavouables et nos passions.
Notre rôle ? Être les reines d’un spectacle qui excite la sexualité des hommes et les apaise. A moitié dévêtues pour stimuler, à moitié habillées pour que notre corps soit convoité jusqu’au mystère dévoilé, notre pudeur crument exposée, cruellement exhibée.
Je suis femme devenue une poupée rigide, voir frigide, une Barbie incarnée, bien dressée et au garde à vous pour celui de ces messieurs…
Les rideaux, le décor, ne changent rien. Nous ne sommes que des créatures disponibles pour satisfaire des frustrations et des pulsions.
Il y a la favorite ou alors la « mère » parmi ces sœurs unies ou désunies. Elle se distingue à peine tant elle fait partie du décor. Elle erre dans le milieu depuis si longtemps… Son expérience crée l’impatience.
Nous devrions être les amies de ces hommes mais ils transposent sur nous le mépris de leur démarche. Nous ne sommes que des âmes perdues offertes à des mains impures. Notre réalité réside uniquement dans notre chair. Nous sommes réduites à des objets artificiels, à des objets sacrificiels. Nous méritent-ils ?
Suis-je plusieurs ou suis-je une dans ce tableau ? Mes personnalités multiples, mes rôles changeants et interchangeables se distinguent. Je cache mes peines et mes souffrances dans les ombres. Mais peut-être que ces dernières sont le moi qui me protège, des anges gardiens qui veillent et me réveilleront de ce voyage dévastateur dans un Eden idyllique où la pomme ne sera pas cueillie mais accueillie avec délicatesse ?
Je vous regarde, j’affronte votre jugement, je suis droite et je reste digne face à tous.
Rouge Horizon
Je suis le soldat soumis à une guerre d’égo bien plus qu’à une guerre de territoire.
Je suis mitraillé, bombardé, enterré dans des tranchés, blessé, humilié. Je suis sacrifié.
Pour qui ? Pour quoi ? Pour l’Histoire ? Ecrite par des hommes dans des bureaux, des quartiers généraux ou des palais.
Mon horizon est rouge. Rouge du sang de mes frères, des ennemis. Rouge du feu qui éclate. Rouge de mon sang.
Mon uniforme est bleu mais il n’est pas l’azur du ciel. Il est couleur de terre, d’éclats de mitrailles, de sueur, de pleurs et du sang de tous.
Mes lunettes me protègent en créant une distance devant innommable. Ma sangle me rappelle à quel point je suis tenu par les ordres. Je suis comme un animal enrêné. Contraint. Dirigé.
Non, je ne vous montrerai pas mes yeux, car ce sont des fenêtres sur mes émotions et mon âme intérieure. Cela m’appartient.
Non, je ne vous montrerai pas mon visage, car je suis tous ces hommes perdus dans cette guerre. Aussi bien mes frères d’armes que les hommes désignés comme ennemis. Je suis masqué car mes traits sont universels.
Je ne bouge pas. Je suis englué dans les tranchés. Je ne bouge pas. Je veux que vous me voyiez sans m’oublier. Je ne bouge pas. Je fixe l’horizon… Et j’attends…
J’attends quoi ? La fin. Que ce soit la mort ou la victoire. Un répit dans la bataille.
Suis-je un ou plusieurs ? Suis-je accompagné de mes frères d’armes ? Suis-je submergé par la pluralité de mon vécu, des émotions qui m’assaillent, de mes positions guerrières ? Les ombres sont-elles mes camarades, ceux qui me protègent de loin, ceux qui sont morts, les autres anonymes qui combattent à mes côtés, la hiérarchie tapie dans l’ombre et qui observe ou bien la présence cachée de mes adversaires ? Peut-être ne sont-elles tout simplement que mes errances intérieures, mes tensions, qui tentent de s’échapper pour alléger mon fardeau ?
La guerre est un enfer.
Ce devait être la Der des Der…
Opéra
Je suis femme d’opéra, je suis femme d’apparat.
J’existe par ma voix.
J’existe aussi par la présence de mon silence.
Je ne fais pas d’éclats.
Je suis une femme qui chante les drames, la douleur et les amours déchirées.
L’opéra n’est pas fait pour la joie…
Je n’ai pas de regard car ce qui importe est mon chant et parfois mon cri. Car, oui, j’ai tant d’émotions à délivrer, de mots à dire, d’histoires à raconter, de blessures à exprimer.
Je suis donc la voix des femmes qui souffrent et qui magnifie leurs douleurs par des notes cristallines et pures. Je rends ainsi à ces femmes leur beauté intérieure tout en leur donnant de la force.
Mon costume est fait pour être habité, le rideau est là pour enrichir le mystère et la lumière rompt la grisaille des mots qui sortent de mes entrailles.
Je suis femme de passion.
Je suis flamme de la passion.
Je suis aussi le spectacle.
Et je suis le réceptacle des voix féminines qui se taisent. Celles tapies dans les ombres de cette toile. Mon visage est votre reflet. Mesdames, je suis vous. Mesdames, je chante pour vous.
Le fauteuil d'Emmanuelle
Je suis un fauteuil.
Cette femme m’a choisi pour se poser, pour s’exposer.
Exposer son désir, manifester son attente.
Sa présence est essentielle alors je me cache pour la laisser dans la lumière.
Le rouge de la passion l’accompagne.
Le noir de la séduction emplit l’espace.
Son corps est nu, sa poitrine est liée à son visage, à son mental. Elle ne s’expose pas sans raison.
J’ignore pourquoi sa chevelure est dominée et non lâchée. Pourquoi se drape-t-elle de voiles rouges pour habiller la partie convoitée de son corps ? Est-ce par jeu érotique ou pour dresser des limites ? Qu’en pensez-vous ?
J’aime cette femme qui revendique à la fois sa sensualité et la réserve à qui elle veut.
Je la soutiens.
Je suis le fauteuil d’Emmanuelle
Dualité
J’ignore qui nous sommes, j’ignore qui je suis.
Je suis simple et complexe. Je suis une et deux à la fois. Mes personnalités s’entremêlent dans la difficulté à être : Elle.
Je cherche obstinément le chemin qui mène à l’épanouissement. Je cherche l’accomplissement. Et la lumière est là pour me guider et me faire exister.
Les ombres évoquent-elles la pluralité de mes humeurs, la présence de sœurs protectrices, le murmure des générations de femmes qui m’ont précédé, ou bien des obstacles érigés par mes peurs rompant ainsi mes lignes de vie ?
Car j’ai peur. Et la peur naît de mes doutes.
Car je doute. De ma féminité. De ma légitimité à exister et mes bras entravés sont là pour le suggérer. Ils empêchent le déploiement de mes ailes, la réalisation de mon rêve d’être Elle dans l’universalité plurielle.
Oui, j’ai une forte présence dans ce décor épuré car je suis la puissance incarnée dans la droiture. La femme qui résiste dans sa posture. La femme qui existe deux fois plus intensément que d’autres mais, en douceur, résolument. Dans l’ombre, absolument… Obstinément.
Je suis indéfinie dans l’infini de mes errances. Je suis en déséquilibre tout en revendiquant être libre.
Je suis chair de contraste. Je suis ombre et lumière. Je suis duelle.
Révolution
Je suis « il », je suis « elle ». Nous n’avons pas d’âge, nous n’avons pas de siècle, nous n’avons pas de sexe. Nous sommes tout simplement un être humain dans un corps de femme.
Nous manifestons pour quelque chose de plus grand que nous : la liberté. Celle de vivre pleinement, celle de s’afficher sans contraintes ni jugements. Nous voulons être vues dans notre complexité et notre diversité.
Nous sommes sûres de nous, prêtes à affronter l’adversité. Nous sommes droites, prêtes à délivrer notre message. Nous sommes dignes, prêtes à défendre ce que nous sommes. Nous tendons un drapeau blanc car notre message est pur.
Mais qui représentons-nous vraiment ?
La femme qui se défend avec les « habits » de l’homme dans le but légitime d’accéder à l’égalité ?
La femme « patchwork », composée de multiples sentiments, blessures, histoires, coups, formes diverses, origines, désirs, etc. ?
La femme guerrière prête à corriger l’injustice du monde et de la société ?
La femme indéfinie qui oscille entre le « il » et le « elle » ?
Nous représentons toutes ces femmes même celles qui préfèrent l’anonymat ou l’ombre à lumière.
Je suis donc la femme qui avance, quel que soit le sexe qui me définit, quelle que soit mon histoire et celle de mes sœurs et mères, quelle que soient les liens qui me renforcent et ceux qui m’entravent.
Je fais ma révolution.